jeudi 2 juillet 2009

Freud au pays des neurosciences…

A quel titre puis-je m’exprimer sur ce sujet ? La question se pose et j’ai été conduit à me la poser aussitôt après que, ayant pris connaissance de la tenue de ces journées sur un thème auquel je m’intéressais, j’ai un peu rapidement et sûrement un peu imprudemment proposé d’y faire une communication… Je précise en effet que je ne suis nullement analyste, même si comme bon nombre de psychiatres, j’ai eu à me frotter d’un peu près à la psychanalyse ; d’autre part, mes connaissances sur les neurosciences restent limitées et tiennent pour l’essentiel à la lecture de quelques articles ou de quelques livres de vulgarisation en la matière.
Praticien hospitalier, je me sens plus comme un homme de terrain, confronté jour après jour à une clinique ordinaire de pédopsychiatre, que comme un théoricien. Alors, quelle nécessité pour moi de m’aventurer sur un domaine à la fois complexe, délicat, soumis à de nombreuses controverses ? A défaut de pouvoir revendiquer des compétences particulières sur le sujet abordé, je puis tenter au moins de rendre compte de ce qui a pu me pousser à m’y risquer.
Des tensions toujours plus fortes sont perceptibles dans notre discipline, entre des modèles théoriques opposés, débouchant sur des pratiques divergentes. Dans ce contexte, ma trajectoire professionnelle m’a conduit à exercer dans différents secteurs de pédopsychiatrie, lesquels ne partageaient pas les mêmes références théoriques, loin s’en faut… Dans ces querelles, l’autisme a constitué et constitue encore un champ de bataille emblématique… de nature optimiste, j’avais mis initialement cette phrase au passé, mais de violentes et récentes polémiques sur le sujet dont vous avez certainement eu quelque écho m’ont conduit à apporter une correction en redoublant le verbe au présent de l’indicatif…
J’ai donc souhaité amorcer une réflexion sur ces différentes approches, à la fois pour me situer personnellement, sans rien renier de mes expériences professionnelles, anciennes et actuelles, mais aussi en pensant aux équipes avec lesquelles je travaille au quotidien et qui semblent bien souvent en proie à un certain désarroi face à une sensible désaffection du public pour des approches psychodynamiques classiques et à l’inverse un engouement pour des techniques nouvelles issues d’approches cognitives ou neuropsychologiques, face aussi à des critiques quelques fois caricaturales…
C’est dans cet esprit que, fin 2008, j’ai alimenté pendant plusieurs semaines un blog destiné a priori à un public restreint, à savoir mes proches collaborateurs, avec des billets sur le thème «Psychanalyse et neurosciences». J’y soutenais qu’il n’y avait pas lieu de s’en tenir à une opposition irréductible entre psychanalyse et neurosciences, qu’il n’y avait pas une relation de pure concurrence entre ces deux domaines et qu’il semblait au contraire préférable de sortir d’une vision manichéenne, de dépasser les clivages profondément ancrés dans les esprits entre ce qui relève du psychisme et ce qui relève du somatique, en tentant d’examiner le plus sereinement possible tous les questionnements qui peuvent surgir de la confrontation des deux types d’approche.
Mon propos de ce jour est de vous faire partager quelques-unes de ces réflexions qui étaient destinées initialement à un cercle beaucoup plus limité.
S’interroger sur les rapports entre psychanalyse et neurosciences renvoie quasi obligatoirement à la question des origines :
- l’origine de la vie psychique d’une part : comment le nourrisson accède-t-il à la conscience de lui-même et du monde qui l’entoure, comment entre-t-il dans le langage et se constitue-t-il comme sujet ?
- l’origine de la psychanalyse d’autre part : de quelle manière FREUD neurologue en est-il arrivé à la découverte de l’inconscient et à l’élaboration de sa théorie psychanalytique ?
Il me paraît difficile de nier que la théorie psychanalytique, même si elle s’est détachée de la neurologie en constituant un champ qui lui est propre, garde en elle la trace de ses origines et tout aussi difficile de soutenir qu’elle ne puisse être nullement concernée par les avancées actuelles d’un domaine auquel elle a été consubstantiellement liée.
Pour tenter de poser quelques repères dans ce passage qui conduit du domaine de la neurologie à celui de la psychologie, le parcours que je vous propose se décompose en trois étapes :
- Un texte pré analytique de 1891, Contribution à la conception des aphasies,
- Un texte de 1895, incontournable compte tenu du thème abordé, L’esquisse d’une psychologie scientifique, dont l’élaboration est contemporaine des premiers travaux de Freud sur les névroses, un texte non publié de son vivant et paru en 1950 dans La naissance de la psychanalyse,
- Le chapitre VII de L’interprétation des rêves, publié en 1900…
Ce parcours nous fait passer d’un «appareil du langage» à un «appareil psychique» et enfin à la première topique freudienne.
Il est intéressant de considérer comment des concepts initialement attachés à la neurologie, non seulement vont être incorporés à la théorie psychanalytique dans cette phase initiale au cours de laquelle cette théorie se constitue, mais encore vont infiltrer la métapsychologie de Freud bien au-delà et jusque dans ses derniers écrits.
Freud et les troubles sévères du langage

La Contribution à la conception des aphasies ne constitue pas une des œuvres majeures de Freud, mais elle introduit assez bien la problématique que je désire vous soumettre. Comme il est écrit en quatrième de couverture : «Des notions aussi centrales que appareil psychique et représentation de mots trouvent dès lors un éclairage nouveau à la lecture de cette étude qui, loin de confirmer la séparation, réclamée par Freud lui-même, entre des discours neuro-anatomique ou neurophysiologique et une théorie psychanalytique, relance la question de leurs rapports intriqués».
Je dois avouer que le choix de ce texte portant sur les aphasies m'a paru d'autant plus intéressant que, sur le terrain concret de notre pratique, des oppositions très sensibles se manifestent à ce jour autour des troubles des apprentissages, des «Troubles sévères du langage», pour reprendre une terminologie très actuelle, des syndromes en "Dys", au premier rang desquels nous retrouvons les dysphasies, mais aussi les dyslexies, les dyspraxies… Autant de polémiques qui apparaissent comme des répliques atténuées de celles portant sur l’autisme auxquelles je faisais allusion.
Assurément, nous avons affaire dans ce travail à un Freud neurologue, d’avant l’avènement de la psychanalyse. La clinique qu’il développe se fonde sur des lésions cérébrales avérées, dont la nature exacte n’est le plus souvent révélée qu’à l’autopsie. De nos jours, grâce aux progrès de l’imagerie cérébrale, il est heureusement permis de connaître la localisation précise et l’étendue des lésions, sans attendre le décès du patient. Freud se livre à une étude critique des travaux des neurologues parmi les plus réputés de son époque parmi lesquels on retiendra facilement Broca et Wernicke qui ont donné leur nom à des aires cérébrales dévolues au langage ainsi qu’à deux types très différenciés d’aphasie, une aphasie motrice affectant l’expression et une aphasie sensitive affectant la compréhension.
Il n’est pas utile de s’attarder sur l’objet de la discussion de Freud qui est quelque peu daté ; à une vision statique et morphologique qui rattache une fonction à une zone précise du cerveau, il oppose une vision dynamique qui souligne l’importance des connexions entre les différentes aires cérébrales. Il défend finalement une conception très actuelle de la neurophysiologie.


Si on entre dans le détail du texte, on peut même trouver des idées d’une grande modernité. Je tenterai d’en donner un exemple dans ce court extrait, dont le contenu s’éclaire en se rapportant aux deux schémas présentés :
«Sans doute ne devons-nous pas concevoir la compréhension des mots en cas d’incitation périphérique comme simple transmission des éléments acoustiques aux éléments d’associations d’objet. Il semble plutôt qu’au cours de l’écoute compréhensive, l’activité associative verbale soit incitée en même temps, de sorte que nous répétons, en quelques sorte, intérieurement ce que nous avons entendu et que nous étayons alors simultanément notre compréhension sur nos impressions d’innervation du langage. Un degré plus élevé d’attention lors de l’écoute s’accompagnera d’un transfert plus important de ce qui a été entendu sur le faisceau moteur du langage. On peut imaginer que l’écholalie se produit lorsque la conduction de l’association vers les associations d’objets rencontre un obstacle. Alors toute l’incitation s’extériorise dans une répétition plus forte, à haute voix».
Si je comprends bien ce que dit Freud dans ce court passage, lorsque nous écoutons des mots, nous ne nous contentons pas d’associer la perception auditive à des représentations mentales des objets correspondant à ces mots, mais nous activons les zones motrices qui permettraient de prononcer ces mots, laquelle activation participe à la compréhension de ce qui est entendu. Freud ajoute que, si un obstacle est rencontré dans ce processus de compréhension, le renfoncement de l’activation des zones motrices peut aller jusqu’à une répétition à haute voix des mots entendus, ce qui caractérise le phénomène d’écholalie.
Pour ma part, je trouve difficile de ne pas faire le rapprochement entre ce qui est avancé dans ces quelques lignes et les découvertes récentes sur les «neurones miroirs». Par ailleurs, l’hypothèse faite sur le mécanisme de l’écholalie reste encore très séduisante.Le caractère visionnaire de Freud pourrait être attesté par d’autres exemples, mais là ne réside pas le seul intérêt de sa Contribution à la conception des aphasies. Bien que relevant pleinement du champ de la neurologie et malgré la volonté de Freud de ne pas inclure ce texte dans le corpus de la psychanalyse, il est assez tentant de le considérer à la lumière des développements ultérieurs de la théorie freudienne, d’y reconnaître en germe ce qui constituera des concepts importants de la théorie analytique et de dégager une sorte de fil conducteur entre une approche neuropsychologique initiale et l’approche psychanalytique ultérieure...
Quel que soit l’intérêt porté aux thèses lacaniennes, avec en particulier la célèbre formule d’un inconscient «structuré comme un langage», il apparaît clairement, à la lecture de l’œuvre freudienne, qu’elle renvoie de façon récurrente à la question du langage. On peut citer à titre d’exemple La psychopathologie de la vie quotidienne avec son étude sur l’oubli de nom, les lapsus… et Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, les traits d’humour reposant fréquemment sur des jeux de mots, sur l’équivoque née du double sens qu'ils recèlent…
Le traité sur les aphasies pour une grande part se réfère à la neuroanatomie et la neurophysiologie, mais la référence à la linguistique y est également sensible. Il est à retenir le rapport qui y est posé entre représentation de mots (l’image acoustique) et représentation de choses (le concept), des notions qui seront plusieurs fois reprises par FREUD et qui peuvent également être associées aux conceptions lacaniennes du signifiant et du signifié.Par ailleurs, la filiation entre «appareil du langage», «appareil psychique» et le point de vue topique de la métapsychologie freudienne semble assez évidente.
Une psychologie scientifiqueDeux citations en ouverture de ce second volet de mon exposé : «Les processus physiologiques ne cessent pas lorsque les processus psychiques commencent. Au contraire, la chaîne physiologique continue, mais à partir d’un certain moment, il se produit un phénomène psychique correspondant à chacun des chaînons (ou à plusieurs). Ainsi le processus psychique est parallèle au processus physiologique» écrit déjà FREUD, dans le traité sur les aphasies ; «… je suis loin de penser que le psychologique flotte dans les airs et n’a aucun fondements organiques. Néanmoins, tout en étant convaincu de l’existence de ces fondements, mais n’en sachant davantage, ni en théorie, ni en thérapeutique, je me vois contraint de me comporter comme si je n’avais affaire qu’à des facteurs psychologiques. Pourquoi tout cela ne s’accorde-t-il pas pour moi ? Je l’ignore encore», écrit-il dans sa lettre à FLIESS du 22/09/1898.
L’entreprise de FREUD durant toute cette période d’asseoir sa théorie des névroses sur un soubassement neurophysiologique a pu sembler vaine et être par la suite complètement abandonnée au profit d’autres voies, dans un registre exclusivement psychologique, d’où le délaissement de L’esquisse d’une psychologie scientifique. Cependant, et à l’instar de ce que nous avons pu voir à propos du traité sur les aphasies, d’une part, des hypothèses qui y sont avancées sur le fonctionnement du système nerveux se sont révélées tout à fait pertinentes et sont largement corroborées par les données scientifiques actuelles, d’autre part, le modèle de l’appareil psychique qui se dégage de ces hypothèses peut être considéré comme une des premières pierres sur laquelle va pouvoir s’édifier l’ensemble de la théorie psychanalytique.

Que je vous rassure, je ne suis pas en train de m’embrouiller dans mes références en attribuant L’homme neuronal à FREUD… Au risque de me montrer provocateur, j’avancerais ici que Jean-Pierre CHANGEUX, le véritable auteur de L’homme neuronal, avait un illustre prédécesseur en la personne du père de la psychanalyse. Dès la première phrase, l’objectif recherché ne fait pas l’ombre d’un doute : «Dans cette Esquisse, nous avons cherché à faire entrer la psychologie dans les Sciences naturelles, c’est à dire représenter les processus psychiques comme des états quantitativement déterminés de particules matérielles distinguables, ceci afin de les rendre évidents et incontestables». Il est spécifié un peu plus loin que les particules matérielles en question sont les neurones.
FREUD pointe une difficulté dans la compréhension du fonctionnement du système nerveux : pour maintenir une réceptivité équivalente aux diverses perceptions, le système nerveux doit se trouver dans une configuration constante ; par contre, le fait de garder en mémoire les excitations auxquelles il a été soumis doit se traduire par une modification durable à son niveau. Le dépassement de cette contradiction conduit FREUD à différencier deux systèmes : le premier qu’il nomme le système φ se rapporte aux perceptions ; le second, le système ψ est dédié à la mémoire. Les neurones φ sont perméables, n’offrent pas de résistance au flux énergétique qu’ils transmettent en intégralité, se retrouvent donc inchangés après avoir été soumis à une excitation et de ce fait conservent dans le temps la même disposition pour réagir à de nouvelles excitations. A l’inverse, les neurones ψ offrent une résistance au flux énergétique et se trouvent modifiés après son passage : il y a à leur niveau la possibilité d’inscription d’une trace, ce que FREUD désigne du terme de frayage. Se surajoute aux systèmes φ et ψ le système ω, qui est le lieu de la conscience. Nul besoin d’insister sur l’importance de la mémoire, des traces mnésiques dans la théorie psychanalytique ; le rapprochement entre l’hypothèse du frayage chez FREUD et les phénomènes de plasticité cérébrale tels qu’ils sont décrits de nos jours semble également aller de soi.
La poursuite de cette brève évocation de l’Esquisse, me conduit à vous proposer une forme d’inventaire des différents notions psychanalytiques qui s’y retrouvent, de façon plus ou moins explicite, la liste n’en étant pas forcément exhaustive :
• la première topique : c’est dans L’interprétation des rêves que FREUD en donnera une forme définitive en reprenant pour une très large part les développements de l’Esquisse.
• on reconnaît les premières notions rattachées au moi, ultérieurement développées dans la seconde topique, un moi défini comme instance à l’interface d’une réalité interne et d’une réalité externe, qui régule les flux d’énergie selon le principe de plaisir/déplaisir, mais avec la prise en compte de la réalité externe.
• on retrouve encore les classiques oppositions entre principe de plaisir et principe de réalité, processus primaire et processus secondaire…
• la relation à l’objet primaire se trouve modélisée dans l’expérience de satisfaction.
• concernant le clivage entre bon et mauvais objet, FREUD parle d’une personne secourable dans le paragraphe sur l’Epreuve de satisfaction et de l’objet hostile dans le paragraphe qui suit immédiatement, traitant de l’Epreuve de douleur. Il est possible de reconnaître dans ces figures les précurseurs des bons et mauvais objets kleiniens ou de la mère suffisamment bonne de Winnicott…
• la théorie de la pulsion : tous les ingrédients en jeu dans la pulsion sont déjà en place dans l’expérience de satisfaction telle qu’elle nous est décrite dans l’Esquisse ; Lacan s’appuiera sur cette même expérience pour poser l’articulation entre le besoin, la demande et le désir
• la théorie du rêve : le rêve comme accomplissement d’un désir, par un réinvestissement hallucinatoire des traces mnésiques liées à l’expérience de satisfaction…
Et ceci en s’en tenant à la seule première partie de l’Esquisse qui en comporte trois, la seconde étant consacrée à la psychopathologie qui renvoie bien évidemment aux Etudes sur l’hystérie et autres articles rassemblés dans Névrose, psychose et perversion, la troisième traitant des processus ψ normaux.

Même pas en rêve
«La scène où le rêve se meut est peut-être bien autre que celle de la vie éveillée (…) L’idée qui nous est ainsi offerte est celle d’un lieu psychique (…) essayons seulement de nous représenter l’instrument qui sert aux productions psychiques comme une sorte de microscope compliqué, d’appareil photographique, etc. Le lieu psychique correspondra à un point de cet appareil où se forme l’image». Nulle autre citation que celle-ci, tirée du chapitre VII de L’interprétation des rêves ne saurait mieux introduire le point de vue topique de la métapsychologie freudienne.


La représentation graphique que donne FREUD des trois instances, Inconscient – Préconscient – Conscient et les textes qui l’accompagnent montrent suffisamment qu’il reprend très largement les hypothèses de L’Esquisse d’une Psychologie scientifique avec les systèmes φ, ψ et ω, en proposant une formalisation plus poussée au travers de trois schémas :
Le premier schéma pose le principe d’une orientation du fonctionnement général de l’appareil psychique, de la perception vers la motricité «Le processus psychique va en général de l’extrémité perceptive à l’extrémité motrice» ; dans le rêve, ce processus s’inverse avec le blocage de l’accès à la motricité et un réinvestissement du pôle perceptif. Le second schéma reprend l’opposition entre systèmes φ, ψ : «Nous supposerons qu’un système externe (superficiel) de l’appareil reçoit les stimuli perceptifs, mais n’en retient rien n’a donc pas de mémoire et que derrière ce système il s’en trouve un autre, qui transforme l’excitation momentanée du premier en traces durables». Le troisième schéma pose la question de l’accès à la conscience des contenus psychiques, ce qui correspond au système ω, : «Nous appellerons préconscient le dernier des systèmes à l’extrémité motrice, pour indiquer que de là les phénomènes d’excitation peuvent parvenir à la conscience sans autre délai (…) Nous donnerons le nom d’inconscient au système placé plus en arrière : il ne saurait accéder à la conscience si ce n’est en passant par le préconscient, et durant ce passage, le processus d’excitation devra se plier à certaines modifications».

Un peu plus loin et afin d’asseoir son point de vue topique, Freud reprend ce qu’il a déjà exposé dans L’esquisse d’une psychologie scientifique sur le fonctionnement de l’appareil psychique au travers de l’expérience de satisfaction. Il se place dans une perspective résolument évolutionniste qui s’accorde bien avec les théories actuelles sur le «darwinisme neuronal» : «Cet appareil n’a pu atteindre sa perfection actuelle qu’au bout d’un long développement… » ; citation à mettre en regard de ce qu’écrit EDELMAN dans son livre Plus vaste que le ciel : «Un principe simple régit la façon dont fonctionne le cerveau : il a évolué, c’est à dire qu’il n’a pas été conçu».
Pour résumer brièvement cette expérience de satisfaction, disons qu’une excitation grandissante est perçue par le nourrisson liée à la sensation de faim. Du fait de l’état de détresse et d’impuissance dans lequel il se trouve, de par l’immaturité de son système nerveux, il est dans l’incapacité de satisfaire par lui-même ce besoin. Il va alors tenter de se libérer de l’état d’excitation par une agitation motrice, par des cris… Cette activité motrice en elle-même n’est pas en mesure de procurer un apaisement, mais elle va avoir pour effet d’alerter une personne extérieure qui elle, par une action appropriée, soit l’apport de nourriture, va être en capacité de répondre aux besoins de l’enfant et de faire cesser l’état de déplaisir auquel il était soumis.
Le nourrisson va conserver de cette expérience, par le mécanisme de frayage, des traces mnésiques qui associent la sensation de tension liée à la faim, la réponse motrice que cette tension entraîne et la satisfaction du besoin par l’intervention adéquate d’un objet extérieur. Lorsque, ultérieurement, la sensation de faim va resurgir, il y aura une réactivation de ces traces mnésiques aboutissant dans un premier temps à une satisfaction du besoin sur un mode hallucinatoire, par un réinvestissement de l’image de l’objet qui avait été source de plaisir : cette hallucination primaire correspond à l’émergence des toutes premières représentations mentales de l’enfant. Mais cette satisfaction sur un mode hallucinatoire ne peut apaiser la tension ressentie ; la réactivation des traces mnésiques est insuffisante à compenser l’absence de l’objet.
Le nourrisson va de ce fait être conduit à investir la réalité extérieure, dans la mesure où seul un objet externe est susceptible de satisfaire ses besoins vitaux. A partir de là, les cris et l’agitation motrice qui initialement ne résultaient que d’une action réflexe vont petit à petit s’inscrire dans un processus de communication et prendre valeur d’une demande adressée à l’autre. La rencontre première avec l’objet, source de satisfaction, va être constitutive du désir ; elle guidera tout au long de la vie la recherche de l’objet satisfaisant.
*
* *
Comme j’avais pu vous l’indiquer en préambule, c’est encore et toujours à la question des orignes à laquelle nous sommes ramenés : la naissance de la vie psychique chez le jeune enfant qui renvoie de façon explicite chez FREUD à l’aube de l’humanisation dans le processus de l’évolution, l’avènement de la psychanalyse…
Sur ce dernier point, il serait très réducteur de considérer les textes initiaux de FREUD d’inspiration neurologique comme de simples balbutiements d’une théorie qui peine à trouver ses propres marques… J’ai tenté de rappeler à quel point les concepts et modéles qui y sont exposés vont alimenter la réflexion métapsychologique tout au long de l’œuvre freudienne : il suffit pour s’en convaincre de parcourir des textes plus tardifs tels que Formulation sur les deux principes du fonctionnement psychique (1911), La (dé-) négation (1925), L’abrégé de psychanalyse (1938)… L’abandon par FREUD de son Esquisse d’une psychologique scientifique tient sûrement à des facteurs multiples sur lesquels nous ne pouvons nous étendre, peut-être à la difficulté à opérer une synthèse satisfaisante des différentes hypothèses qui y sont développées. Mais, cela n’enlève rien à la richesse des fragments ainsi présentés… L’Esquisse constitue un véritable vivier conceptuel dans lequel FREUD viendra puiser tout au long de sa vie pour la construction de l’ensemble de sa métapsychologie.
Bien évidemment, je ne prétends pas que les concepts et les modèles issus de la neurologie demeurent inchangés quand ils sont repris dans le registre psychologique ni qu’il existe une continuité entre ces deux domaines. Mais j’imagine que ce passage de l’un à l’autre, s’il entraîne une rupture, préserve cependant une sorte d’affinité, des possibilités d’articulation, de résonance d’un champ à l’autre… Les prodigieuses avancées scientifiques dans le domaine de la neurologie au cours des dernières années avec en particulier les découvertes sur la plasticité cérébrale ou le phénomène des neurones miroirs viennent d’une certaine manière réinterroger le rapport entre fait psychique et fait biologique. De façon générale, loin de les invalider, les données actuelles des neurosciences me semblent au contraire donner une certaine consistance aux hypothèses premières de FREUD.

mardi 30 décembre 2008

Oh ! My GOD !

G.O.D. : Generator Of Diversity… c’est par ce trait d’esprit que les scientifiques caractérisent les processus tels que le darwinisme neuronal qui conduisent à une émergence de diversité, de singularité… C’est ainsi que François ANSERMET et Pierre MAGISTRETTI peuvent écrire A chacun son cerveau. Le premier est psychanalyste, professeur de pédopsychiatrie à la faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne, médecin chef du service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent tandis que le second est professeur de neurosciences à l’école polytechnique fédérale et à l’Université de Lausanne et également directeur du centre de neurosciences psychiatriques de Centre hospitalier universitaire vaudois
Ils proposent dans ce livre une articulation originale entre psychanalyse et neurosciences autour du mécanisme de plasticité cérébrale.
Il est établi que le cerveau n’est pas exclusivement déterminé par des mécanismes d’ordre génétique et biologique ; il reste ouvert au changement, à la contingence. Il est un organe constamment en interaction avec l’environnement. L’expérience laisse une trace structurelle et fonctionnelle dans le réseau neuronal. Ainsi, deux jumeaux homozygotes n’auront pas le même cerveau parce qu’ils n’auront pas vécu exactement les mêmes expériences.
«La plasticité participe à l’émergence de l’individualité du sujet. Chacune de nos expériences est unique et a un impact unique. Certes, la plasticité exprime en soi une forme de déterminisme, mais en même temps qu’elle opère cette sorte de détermination du sujet, elle l’affranchit du déterminisme génétique. En effet, si l’on met en jeu l’expérience comme déterminante dans le devenir du sujet, on s’éloigne d’un déterminisme génétique exclusif déterminant d’emblée le destin du sujet. La plasticité serait donc, ni plus ni moins, le mécanisme par lequel chaque sujet est singulier et chaque cerveau unique».
L’expérience laisse une trace… FREUD n’affirmait pas autre chose quand il postule l’existence du mécanisme de frayage et qu’il nous décrit l’expérience de satisfaction. La notion de trace mnésique est au cœur de la théorie psychanalytique. Dès lors, comment peut-on considérer, avec l’éclairage apporté par les neurosciences, L’Esquisse d’une psychologie scientifique ? Certains ont pu voir dans ce texte une fiction biologisante, qui n’aurait qu’une valeur mythique et sans réelle valeur scientifique ; son intérêt resterait mineur, ce que tendrait à confirmer le fait que FREUD ait d’une certaine manière abandonné son projet.
Le fait pour FREUD de s’appuyer sur des disciplines connexes à la psychanalyse est loin d’être unique ; le parallélisme pourrait être fait avec Totem et tabou, où, à partir de considérations d’ordre anthropologique, il tente d’asseoir sa théorisation autour du complexe d’Œdipe en faisant l’hypothèse du meurtre du père primitif. Cependant, rien dans les connaissances actuelles dans le domaine de l’anthropologie ne vient confirmer l’existence d’un fait historique qui pourrait correspondre à l’élaboration freudienne autour de la horde primitive ; cela n’enlève rien à l’intérêt de Totem et tabou, mais le récit du meurtre du père ne correspond pas à une réalité ; il a une valeur mythique ; il constitue une narration destinée à donner une représentation des ressorts en jeu dans l’Œdipe.
Il n’en est pas exactement de même pour L’Esquisse dans la mesure où les hypothèses formulées par FREUD autour de l’inscription des traces mnésiques sont elles validées par les données actuelles de la science. Pour reprendre la thèse défendue par les auteurs auxquels nous nous référions, la plasticité neuronale constitue un nouveau paradigme dans la compréhension du lien entre le fait psychique et le fait biologique.

dimanche 14 décembre 2008

Happy birthday, Mr DARWIN (1809-1882)

Si sur le sujet de la plasticité cérébrale, nous avons choisi au départ de citer Jean Pierre CHANGEUX, il convient également de se référer à Gerald M. EDELMAN.
Né en 1929 à New York, il a reçu en 1972 avec Robert PORTER le prix Nobel en médecine et physiologie pour des travaux qu’ils ont menés de façon indépendante sur la structure chimique des anticorps. Il est directeur du Neurosciences Institute, à La Jolla, en Californie, président de la Neurosciences Research Foundation et chef du département de neurobiologie du Scripps Research Institute.
Il a été le Président d’honneur du Congrès international sur le thème Biologie et conscience qui s’est tenu à Paris les 25, 26 et 27 avril 2002, au Conservatoire National des Arts et Métiers, congrès auquel j’ai eu la chance d'assister… ce qui tend à prouver que ma curiosité pour ce sujet remonte au moins à quelques années en arrière.
Il a écrit plusieurs ouvrages de vulgarisation tels que Biologie de la conscience (1992), Comment la matière devient conscience (2000), Plus vaste que le ciel – Une théorie générale du cerveau (2004) et un plus récent encore La science du cerveau et la connaissance (2007).
Elaborée à partir des années 1980, GM EDELMAN propose une théorie générale de l’organisation et du fonctionnement du cerveau très proche de celle de JP CHANGEUX, la théorie du darwinisme neuronal qui fait l’objet du chapitre 9 de Biologie de la conscience et qui est résumée dans le chapitre 4 de Plus vaste que le ciel ; elle est ainsi appelée parce qu’elle rend compte de l’organisation du réseau neuronal selon un processus de sélection de type darwinien : il s’agit de la théorie de sélection des groupes neuronaux qui est à rapprocher de la stabilisation sélective des synapses du développement épigénétique précédemment décrite.
L’intérêt de cette théorie et ce qui en fait toute sa portée, c’est que les modèles qui la constituent s’efforcent de rendre compte à la fois, de l’organisation et du fonctionnement du cerveau chez l’adulte, mais aussi de son mode de constitution à partir des phases initiales de l’embryogenèse jusqu’à la phase de maturité, mais encore qu’elle resitue ces processus dans le processus plus vaste de la sélection naturelle de l’évolution des espèces chère à DARWIN.
«Un principe simple régit la façon dont fonctionne le cerveau : il a évolué, c’est à dire qu’il n’a pas été conçu». (EDELMAN - Plus vaste que le ciel)
Dans cette optique, des analogies peuvent être mises en évidence entre ce qui s’observe au niveau du cerveau et d’autres phénomènes biologiques d’une toute autre nature tels que le codage génétique ou encore la réponse immunitaire. Dans tous ces cas, on retrouve une information susceptible d’être stockée, mémorisée, dupliquée même si cela se réalise sous différentes formes : séquence d’acides nucléiques pour l’ADN, conformation particulière des protéines pour les immunoglobulines, réseau de connexions entre neurones au niveau cérébral… La mise en place de ces systèmes d’information présentent un certain nombre de points communs, en particulier le fait qu’ils laissent place à une part très importante d’indétermination et le fait qu’ils évoluent et qu’ils ne deviennent efficients qu’au travers d’interactions avec le milieu extérieur…
Au plan de la génétique, seules des séquences très réduites du brin d’ADN correspondent véritablement au codage d’une protéine, un même acide aminé peut être codé par différentes séquences d’acides nucléiques, certains gênes peuvent s’exprimer alors que d’autres sont réprimés, il peut se produire des altérations de l’ADN sans que cela n’entraîne de conséquences, voire certaines de ces mutations peuvent se révéler bénéfiques en favorisant par exemple l’adaptation d’un individu à un changement survenu dans son milieu et peuvent contribuer ainsi à l’évolution des espèces…
Pour ce qui est du système immunitaire, il en va un peu de même : ce n’est qu’à partir du moment où l’immunoglobuline aura été en contact avec une structure protéique spécifique avec qui elle présente une certaine affinité qu’elle va pouvoir entrer en jeu dans la réponse immunitaire ; mais une protéine de structure voisine qui n’a jamais eu de contact avec un agent extérieur qui lui serait spécifique ne jouera aucun rôle. C’est le contact ou l’absence de contact avec un allergène donné qui va sceller le destin d’une protéine ; le statut immunitaire d’un sujet va donc être déterminé par les rencontres avec les différents allergènes qu’il a croisé sur son chemin.
Il est inutile de pousser plus loin ces analogies, mais elles suffisent à en écarter une autre qui a pu être tentante et qui tendait à rapprocher le fonctionnement du cerveau avec celui d’un ordinateur. EDELMAN insiste beaucoup sur ce point et répète à l’envi, le cerveau n’est pas un ordinateur :
«… le cerveau des animaux supérieurs construit de façon autonome des réponses structurées aux environnements qui sont riches en nouveauté. Et ils ne le font pas à la manière d’un ordinateur – en se servant de règles formelles régies par des instructions ou des signaux entrants explicites et sans ambiguïtés. Une fois de plus, avec du sentiment : le cerveau n’est pas un ordinateur, et le monde n’est pas une cassette enregistrée».
La référence au modèle informatique pour appréhender le fonctionnement du cerveau se heurte effectivement à un certain nombre d’obstacles. Le premier, c’est qu’il n’est pas envisageable de considérer que l’ensemble des réponses aux situations infiniment variées auxquels un individu va se trouver confronté puissent être programmées par avance… Les programmes informatiques sont dans leurs principes assez «carrés» et ils s’accommodent mal d’écarts, de variations, d’ambiguïté, d’indétermination, d'imprévisibilité... toutes choses qu’il est bien difficile d’éviter dans la vie réelle…
Certaines distinctions pertinentes dans le monde informatique qui existent par exemple entre données et programmes, entre logiciel et matériel (software et hardware en anglais) ne le sont plus lorsque nous considérons le cerveau : la plasticité cérébrale atteste que son fonctionnement affecte et détermine pour un part sa structure même… pour l’heure, aucun programme informatique, aussi sophistiqué soit-il, n’est en mesure de réaliser pareille prouesse.
Et puis, si l’on parle de programme, d’instructions… cela implique qu’il y ait un concepteur de ce programme. Certains mouvements actuels tendent à s’opposer à l’évolutionnisme et défendent des thèses créationnistes ou néo créationnistes du dessein intelligent (Intelligent Design en anglais), mais qu’il nous soit permis de mettre en doute leur valeur scientifique. Si donc nous voulons faire l’économie de l'hypothèse d’une intervention divine, extérieure à notre monde naturel, il n’est pas possible de répondre à cette question de la conception du programme.
Issue du modèle informatique, seule éventuellement pourrait être conservée l’analogie avec le réseau Internet dont le développement n’est pas incompatible avec une conception néo darwinienne (cf. Homo sapiens 2.0 de Gérard AYACHE déjà cité)…

mercredi 3 décembre 2008

72èmes journées de la SFPEADA --- Psychopathologie de l'enfant et neurosciences

La psychopathologie de l’enfant représente l’ensemble des hypothèses formulées aujourd’hui pour mieux comprendre et résoudre les difficultés de l’enfant dans les différentes composantes de son existence et de son développement.
C’est ainsi que les aspects intellectuels et cognitifs, affectifs et émotionnels, développementaux et sociofamiliaux se conjuguent pour nous donner des pistes de réflexion afin de construire les outils pour aider l’enfant et sa famille à faire face aux distorsions qu’il traverse. Si la psychopathologie vient en grande partie des travaux s’inspirant de la psychanalyse, elle ne s’y réduit pas et il y aura lieu d’en proposer une synthèse ouverte pour montrer l’étendue du champ qui la constitue. Mais ce qui a changé ces dernières années, ce sont les découvertes nombreuses et importantes dans le domaine des neurosciences.
Beaucoup ont vu dans ces avancées passionnantes une occasion de fragilité pour la psychopathologie, trouvant dans les neurosciences des arguments de nature à enterrer définitivement toutes velléités centrées sur les spécificités de l’appareil psychique. De même du côté de la psychopathologie, quelques adeptes de la séparation irréductible entre corps et psyché sont encore persuadés que nous n’avons rien à attendre de ces progrès scientifiques portant sur le fonctionnement cérébral. Aujourd’hui, aussi bien du côté de nos pratiques que de celui des recherches et des dispositifs qui en découlent, il nous semble primordial de réfléchir à ces deux champs différents, non plus en termes de ressemblances, de convergences ou d’oppositions irréductibles, mais en termes d’articulations fonctionnelles, de ponts conceptuels, de complémentarités ordonnées.
Ce congrès de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent et des Disciplines Associées qui aura lieu à Lille les 5 et 6 Juin 2009, en proposant précisément comme thème «Psychopathologie de l’enfant et neurosciences» a l’ambition de servir à ce rapprochement nécessaire afin d’aider à penser désormais les concepts qui permettront de construire les ponts reliant les divers sous continents des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être concernés par la souffrance psychique de l’enfant. Aussi bien lors des séances plénières que lors des symposium et des ateliers, tout sera mis en oeuvre pour faciliter la fécondité de ce travail à la fois difficile mais passionnant. Il nous importe grandement que tous les praticiens de l’enfance et de l’adolescence, quels que soient leurs statuts professionnels, puissent participer activement à ce processus de réarticulation de la pédopsychiatrie avec toutes les disciplines connexes, et plus particulièrement avec les neurosciences, dans une perspective résolument anthropologique.
----------------
http://www.psy-enfant-ado.com/fr/sfpeada2009/index.html

dimanche 30 novembre 2008

Inventaire... à la Prévert

La poursuite de notre brève étude de l’Esquisse, me conduit à vous proposer une forme d’inventaire des différents notions psychanalytiques qui y sont abordées, la liste n’en étant pas forcément exhaustive… Pour certaines d’entre elles, il n’est nul besoin de se plonger dans le texte et il suffit de se reporter à l’intitulé des paragraphes de l’Esquisse ; pour les plus importantes, nous situerons les prolongements que FREUD y apportera dans la suite de son œuvre.
- une préfiguration de la première topique : au système φ auquel se rattachent les phénomènes de perception et au système ψ, dans lequel s’enregistrent sous forme de traces mnésiques les perceptions, FREUD vient rajouter le système ω, qui est le lieu de la conscience. C’est dans L’interprétation des rêves (1900) et particulièrement dans son chapitre VII qu’il donnera une forme définitive à sa première topique avec la mise en place des systèmes Inconscient – Préconscient – Conscient en reprenant pour une très large part les développements de l’Esquisse.
- une préfiguration de la deuxième topique développée dans Le moi et le ça (1923) avec les Premières notions du moi, une instance à l’interface d’une réalité interne et d’une réalité externe, qui régule les flux d’énergie selon le principe de plaisir/déplaisir, mais avec la prise en compte de la réalité externe.
- une opposition principe de plaisir – principe de réalité : devant l’échec du réinvestissement hallucinatoire de la trace mnésique de l’objet de satisfaction, le nourrisson est conduit à tenir compte de la réalité, sa satisfaction réelle étant liée à la présence ou l’absence de l’objet de satisfaction. L’élaboration achevée de FREUD sur ce sujet se retrouve dans Formulation sur les deux principes du fonctionnement psychique (1911). Il y est fait également allusion dans La (dé)négation (1925) où il est possible de lire «… ce qui détermine l’institution de l’épreuve de réalité, c’est que des objets qui autrefois avaient apporté une satisfaction réelle ont été perdus».
- une dualité entre processus primaire – processus secondaire : elle fait l’objet d’un paragraphe de l’Esquisse : «Une charge en désir allant jusqu’à l’hallucination, jusqu’à la production totale de déplaisir et impliquant l’intervention de toute la défense peut être qualifiée de ’’processus psychique primaire’’. Nous appellerons ’’processus secondaires’’, au contraire, ceux que rendent possibles un bon investissement du moi et une modération du processus primaire».
- une modélisation dans l’expérience de satisfaction de la relation à l’objet primaire, la mère, qui se trouve être au fondement de toutes les relations objectales ultérieures.
- un clivage entre bon et mauvais objet : FREUD parle d’une personne secourable dans le paragraphe sur l’Epreuve de satisfaction et de l’objet hostile dans le paragraphe qui suit immédiatement, traitant de l’Epreuve de douleur. Il est possible de reconnaître dans ces figures les précurseurs des bons et mauvais objets kleiniens ou de la mère suffisamment bonne de Winnicott…
- une ébauche de la théorie de la pulsion ultérieurement explicitée dans Pulsions et destins des pulsions (1915). En effet, il est également loisible de reconnaître dans cet objet primaire l’objet pulsionnel. On se rappelle que la pulsion a sa source dans une excitation corporelle, son but étant de supprimer l’état de tension qui règne à la source pulsionnelle et que c’est dans l’objet ou grâce à lui que la pulsion peut atteindre son but. Tous les ingrédients en jeu dans la pulsion, tous ses composants sont déjà en place dans l’expérience de satisfaction telle qu’elle nous est décrite dans l’Esquisse.
- une articulation du besoin et du désir : les soins maternels et l’apport de la nourriture permettent bien sûr la satisfaction du besoin avec la disparition de la tension et du déplaisir causés par la faim, mais ils procurent en outre un plaisir supplémentaire, lié à l’excitation de la zone orale, toute première zone érogène chez le nourrisson. Le désir peut se définir comme la recherche de cette jouissance première à jamais fixée dans des traces mnésiques inconscientes.
- une théorie du rêve qui sera bien évidemment très largement développée dans L’interprétation des rêves (1900) : le rêve comme accomplissement d’un désir, par un réinvestissement hallucinatoire des traces mnésiques liées à l’expérience de satisfaction.
- …
Et nous nous en tenons à la seule première partie de l’Esquisse qui en comporte trois, la seconde étant consacrée à la psychopathologie qui renvoie bien évidemment aux Etudes sur l’hystérie et autres articles rassemblés dans Névrose, psychose et perversion et la troisième au processus ψ normaux.
L’abandon par FREUD de son Projet de psychologique scientifique tient sûrement à la difficulté d'opérer une synthèse satisfaisante des différentes conceptions qui y sont développées. Mais, cela n’enlève rien à la richesse des fragments qui y sont présentés… L’Esquisse constitue un véritable vivier conceptuel dans lequel FREUD viendra puiser tout au long de sa vie pour l’élaboration de l’ensemble de sa métapsychologie.